lundi 18 octobre 2010

Le blues des campagnes
Il y'eut la Gasba des chioukh et des chikhates, la trompette de Bellemou et aujourd'hui une forme renouvelée de ces chants des prairies et des campagnes profondes.Un chant qui n'est reconnu que par ceux qui ont su l'écouter. Certes, nous sommes loin de la grande poésie classique du Melhoun ou du Haouzi, mais les textes sont d'une extraordinaire actualité et certainement fruit d'une évidente observation sociale et culturelle qui aura manqué à pas mal d'intellectuels. A écouter...

A la recherche de la scène musicale underground algérienne
Le blues des campagnes

Si nous admettons qu'une scène musicale underground algérienne existe, il faut bien se rendre à l'évidence : celle-ci ne doit être recherchée ni dans les genres trash metal, techno ou autres genres marginaux occidentaux. Il faut la chercher dans les mélopées paysannes de gasba incertaines.

Par Amine Esseghir

A l’image du raï des années 70 et 80, le genre gasba (qui en fait est un amalgame de genres musicaux qui utilisent l’instrument, el gasba, la flûte de roseau) a conquis sa propre scène. Une scène marginale autant par ses réseaux que par son public, serions-nous tentés de dire. Dans un pays musulman, engoncé dans un conservatisme qui tient la société à l’étroit, les chanteurs, les poètes et les musiciens louent l’alcool, les amours clandestines et parfois les drogues dites douces. De fait, à cause de leurs paroles et des idées qu’ils sont censés véhiculer, ces genre s’exclut de la scène officielle. Mais on comprend aussi que ces artistes, qui chantent et créent, se sont dotés de leur propre scène, de leurs propres relais et ainsi vivent de leur art parfois mieux que les artistes reconnus par les scènes officielles.

Non dénués de solidarité, à chaque rechqa (moment de l’annonce des dédicaces et des sommes allouées par les spectateurs pour ce faire) on entend lors de leurs tours de chant «fi khater untel ettaxieur, rabbi y sellek srahou» (je dédie la chanson à untel le chauffeur de taxi, puisse Dieu le libérer, en fait le bonhomme est tout simplement en prison). Ce genre de dédicaces, loin de constituer un choc pour les spectateurs auditeurs, révèle l’identité des présents. La prison comme la déchéance font partie de leur quotidien. On pourrait supposer un contexte de profonde remise en question de l’ordre établi (on tombe amoureux d’une danseuse de cabaret dans les chansons, cela ne pose pas de problèmes) certes de manière maladroite et vantant l’illégalité de ceux absents condamnés et sujets des pensées des présents. Mais faute d’un discours de soutien clair et sans ambigüité, il n’en est rien. Les chanson restent dans les cabarets et dans les mémoires enivrées des auditeurs. Scène undergournd qui n’a pas ses radios libres, ni ses revues ou publications spécialisées, mais qui a ses CD.

Les chanteurs éditent et se font écouter. Dans des pochettes mal faites, mal imprimées, les supports numériques (parfois en MP3 pour contenir dix ou quinze albums à la fois) font partie des discothèques de routiers, de chauffeurs de taxi au long cours, de militaires ou de maçons qui errent de chantier en chantier. On trouvera aussi quelques intellectuels ou de gens propres sur eux qui raffolent aussi de ce genre musical. La gasba fédère, comme a fédéré le raï en son temps. Genre ancré dans son époque, la gasba a aussi connu l’espace cybernétique. Sur les sites internet aussi célèbres que Youtube ou dailymotion, on retrouve ces chanteurs d’un genre particulier, on le retrouve aussi sur des sites dédiés à la musique algérienne, tel dzmusique. Bien entendu, point de label indépendant mais seulement une scène, discrète, constituée d’abord des malahi, ces cabarets qui sentent le souffre qui ont fleuri dans les années 90.

Le bouche à oreille faisant le reste, des cheikh Mamou, cheikh Cha’ib, cheikh Cherif Ould Saber, Djilali Tiarti, Cheikha Sonia ou Cheikh Amer El Berrouaghi font le plein et animent des scènes qui le leur rendent bien.

Cheikha Djenia

Elle avait marqué son temps dans les années 90. Elle est morte à 50 ans dans un accident de voiture en 2005. Elle avait eu l’heur de sortir des bas-fonds et de se faire connaître médiatiquement. Ses chansons ont brisé le silence autour des difficultés des femmes vivant dans les régions rurales. Elle avait marqué son auditoire avec «Kayen rabi», même si elle ne se gênait pas pour parler d’alcool et d’amours clandestines, sujets de prédilection du genre. Diva de l’underground algérien ? Difficile à dire, mais il reste que la chanteuse qui a évolué dans le milieu interlope du raï trab (le raï des origines, le raï des campagnes) a gagné ses titres de noblesse, devenant le sujet d’un article d’une journaliste suisse et en s’imposant sur une scène raï européenne. Comme quoi il faut d’abord gagner sa notoriété outre-méditerranée, pour gagner en estime chez soi.



Textes choisis

Bien entendu, aucune traduction aussi fine soit-elle ne peut rendre «la dimension poétique de ces chansons».


Cheikha Sonia chante seule cette douce mélopée. Des paroles un peu décousues mais on serait presque entrain d’écouter de la variété ordinaire.


Ouled bladi zaynine ou khir men el gaouri
Yal ezzine bladi
La ilha illa allah rahi katba
Ya ghzal Reghaia ma neddikchi

Les fils de mon pays sont plus beaux que les européens

Vive la beauté de mon pays
Il n y a de Dieu que Dieu, c’est le destin
Beauté de Reghaia, je ne te prendrai pas pour époux


Avec Amer El Berrouagui, une chanson en duo «très branchée»


Lui : Maglou’a bippi ou a’awdi
ouel rousardje ana nkhalsou
Hadi hiya a’ouaydi
mdari bi djibi nfelsou

Elle : Mellit men flexage lgit rouhi ghalta
Ki nahderlek a’la zwedj tsabbarni bkarta.



Folle bippe-moi encore encore
La carte de recharge c’est moi qui te l’offre
C’est mon habitude
De me ruiner

J’en ai marre du rechargement électronique
quand je te parle de mariage
m‘offres une carte de recharge téléphonique









Cheikha Sonia Amer el Berrouagui Carta



Amer El Berrouagui souffre parfois. Il chante et explique sa déchéance.


El kes ou had ettofla tawou’ni
Ma khellaounich nsod lel qabla
Ah Rabah heraizy khouya melhoub rani a’ma
Koul youm el birra ou nzid el qofla


L’alcool et cette fille m’ont asservi
Ils ne m’ont pas laissé voir Dieu
Mon confident Rabah, mon frère, par l’amour je suis devenu aveugle
Tous les jours la bière et «les boutons» (allusion aux amphétamines)


D’autres succès à inscrire au palmarès du duo infernal Amer el Berrouagui et cheikha Sonia comme «Chrab errouchi» vantant les souvenirs des bacchanales clandestines sur des rochers, loin des yeux des curieux.





Cheikh Mamou qui sévit dans le genre depuis plus de dix ans, a aussi des succès actuels comme :


Koul youm ta’yetli ou ma a’reft chkoune
Zadet galetli ndirou l’amour fettilifoune


Elle m’appelle tous les jours et je ne sais pas qui est- ce
elle me dit encore on fait l’amour au téléphone

Un des grands succès 2008 de Cheikh Mamou, en duo avec Cheikh Chai’b, une chanson drôle El gra’a ouel gara’a darou l’amour fezra’ (le chauve et la chauve ont fait l’amour dans les champs) ou le comique le dispute à un sens particulier de la gestion des urgences et une description drôle des scènes bucoliques.


El gra’a ouel gara’a darou l’amour fezra’
Yaou lahsida gdat
Sadjra ma bqat
Chaalet ferrai’ ou smah fel ghnem

Le chauve et la chauve ont fait l’amour dans les champs
La récolte a flambé
Aucun arbre n’est resté debout
Le berger a pris feu
Et a abandonné le troupeau



Cheikh Cha’ib lui a marqué son public avec «chrab lahsida», la beuverie dans les champs de blé, un texte dont on retiendra quelques fragments.

Chrab lahsida
Ya rih ouel mauvi temps
Ouenti khabta

Chrab lahsida
Netabou’ el mayda
Saqsou laarida
Ya ouine bayta

Chrab lahsida
Ennas tesker nechouah
Ou ntiya zaafa

Boire dans les champs
Le vent et le mauvais temps
et toi saoule

Boire dans les champs
On poussera la table basse
Demandez à la grosse
Où est-ce qu’elle a passé la nuit

Boire dans les champs
Les gens se saoulent par plaisir
Et toi de colère




Mamou et Cha’ib ont également laissé dans le genre Staïfi pour exprimer son amour pour une danseuse.

Nezdam lel bar
A’la djal ouelfi ndir batoire
Manich haggar
A’la djalak nouelli clochard

Nechroub essem neztal
Oua rouge ou les goutte
Lel bar nezdam bechafra
ya loukan nmouta

Je vais foncer au bar
Pour mon amour je vais en faire un abattoir
Je ne suis pas un mauvais garçon
Mais pour toi je deviens clochard

Je bois du poison, je me shoote
Je prend du vin rouge et des gouttes
Avec une feuille de boucher je fonce au bar
Même si je dois y laisser ma vie
In Les Débats du 21-27 octobre 2009

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